
Dans son livre la dernière bulle, publié cet automne, Jean-Michel Quatrepoint avait parfaitement prévu ce qui se déroule sous nos yeux : les masses financières des banques renflouées par les plans de relance vont permettre aux traders de spéculer sur la dette des états. Les CDS ont été l'instrument de ces manipulations. Et quand les chefs d'Etat de l'Union européenne s'intéressent enfin au sujet , il est bien tard et ils apparaissent, une fois de plus, à la traîne les opérateurs financiers. Car pendant que Angela Merckel, Nicolas Sarkozy, Georges Papandréou et et Jean-Claude Juncker envoient une lettre comminatoire à la Commission de Bruxelles sur les manipulations des traders, l'Agence de notation Fitch menace la France, le Royaume-Uni et l’Espagne sur la gestion de leurs finances publiques, les appelant « à prendre des mesures de réduction des déficits plus crédibles », au risque de voir leurs notes (AAA) remises en cause. Or, que se passerait-il en cas de la baisse de ladite note ? Les taux d'emprunt des pays considérés augmenteraient et les plans d'austérité seraient encore plus austères....
En réalité, en France comme en Espagne ou en Grèce, nous voyons bien ce qui se profile : au nom du respect des normes budgétaires, les salariés devraient accepter une baisse drastique de leurs revenus susceptibles de les rapprocher du niveau de vie des pays émergents avec lesquels les entreprises européennes sont en concurrence.
Ce qui se passe était largement prévisible et depuis longtemps (et a d'ailleurs été prévu par nombre d'économistes sérieux) : privés de l'arme monétaire, les pays qui ne sont pas compétitifs - c'est-à dire tous en Europe sauf l'Allemagne, en encore pour un temps limité - utilisent l'arme budgétaire. Ils font du déficit pour amortir le choc de la concurrence des pays à bas salaire.
Toute la question posée par les mouvements sociaux qui traversent l'Europe comme par les résultats électoraux, est assez simple : les classes moyennes sont en train de prendre conscience qu'elles aussi vont être attaqués massivement par la crise, qui, jusqu'à présent touchait surtout les employés, les ouvriers et les professions intermédiaires. Le retournement que l'on voit s'opérer en Grèce, où toute le petite bourgeoisie est en train de se retourner, est symptomatique de ce qui va se passer ailleurs : pas question d'accepter de se serrer la ceinture sur un programme nihiliste consistant à prétendre, plus ou moins implicitement, que nous devons nous battre contre des économies qui, comme celle de la Chine ou des Etats-Unis, n'hésitent pas à recourir à l'arme protectionniste. La feuille de route économique des bureaucrates européens est en train de perdre toute crédibilité, même si l'effort de prêter à la Grèce des capitaux à des taux plus « humains » est appréciable tout en étant tardif et encore virtuel.
Si bien que le dirigeants socialistes européens risquent de se trouver, de plus en plus devant un dilemme cruel :
- soit appliquer le programme de l'Agence Fitch, c'est-à-dire recommander ou mener à bien de nouveaux plans d'austérités à des classes moyennes de plus en plus paupérisées : ce sont les choix suicidaires de Messieurs Papandréou en Grèce, et Zappatéro en Espagne et Brown en Grande Bretagne;
- soit réformer radicalement le mode de gestion de l'Union européenne et des pays membres et imposant des mesures susceptibles d'affaiblir, cette fois-ci pour de bon, le monde de la finance qui a très bien digéré la crise.
La régulation dont on nous a rabattu les oreilles était une illusion. Il faut y substituer une restriction drastique du périmètre de la finance, affaiblir le pouvoir des bourses et des actionnaires. François Hollande ou DSK ont déjà choisi leur camp, celui de l'Agence Fitch. Il reste aux autres leaders socialistes à sortir de leur silence, déjà très éloquent, sur la Grèce.