Aux Etats-Unis, Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue et primatologue, membre de l'Académie des Sciences, s'est penchée sur les thèses d'Elisabeth Badinter. Pour la chercheuse américaine, réfuter l'existence d'un instinct maternel ne tient pas la route scientifiquement. Interview
Il y a dix ans paraissait sous la plume de Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue, membre de l'Académie des sciences américaine - et féministe elle-même- 600 pages intitulées « les Instincts maternels »(Payot). Parce qu'on doit à la France, à travers les thèses de Simone de Beauvoir et Elisabeth Badinter, l'hypothèse de la « mère socialement construite », la chercheuse démolit cette doctrine, en répliquant que chez tous les primates, l'investissement maternel émerge à la suite d'une sorte de réaction en chaine, « interactions complexes entre gènes, tissus, glandes, expériences passées et signes de l'environnement. Les comportements complexes comme le maternage ne sont jamais totalement prédéterminés génétiquement ni produits par le seul environnement.» Les travaux de Sarah Hrdy n'opposent pas inné et acquis, nature et culture. Ils montrent que l'instinct maternel n'est pas une pulsion sommaire indestructible, mais qu'il se met en place si l'environnement n'est pas défavorable.
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BibliObs.- Trente après avoir remis en cause l'existence de l'instinct maternel, Elisabeth Badinter récidive. Elle explique par ailleurs que, de nos jours, des pressions s'exercent pour que l'enfant soit remis au centre de la vie féminine et présente l'allaitement comme une aliénation, voire une régression. Elle parle aussi d'une «offensive naturaliste»...
Sarah Blaffer Hrdy.- J'ailu le premier ouvrage d'Elisabeth Badinter sur la maternité avec un grand intérêt et non sans une certaine admiration. Néanmoins, je ne suis pas d'accord avec sa théorie selon laquelle il n'y aurait aucun fondement naturel et biologique pour expliquer le comportement maternel. Bien sur qu'il y en a! Cependant les critiques de Badinter, sa conviction qu'il existe un dogme déterministe et biologique bien trop simpliste m'a aidé à clarifier ma propre pensée. De ce point de vue, nous pouvons apprendre l'une de l'autre. Une grande partie du problème vient de la façon dont le terme «instinct maternel» a été utilisé. On l'a parfois perçu comme une sorte d'interrupteur qu'il suffirait d'activer ou non, comme pour allumer la lumière.
La réalité c'est qu'au cours de la grossesse, se met en place une chaîne de changements physiologiques considérables et qu'à la naissance, des neurotransmetteurs comme l'ocytocine sont libérés, qui favorisent la transformation de la mère. Si elle se trouve dans un contact intime et prolongé avec ce petit étranger sorti d'elle, ses circuits neuronaux se modifient et l'encouragent à répondre aux signaux et aux demandes émis par son enfant. Une fois que la mère commence à allaiter (dans les 70 heures environ suivant la naissance) et que le bébé stimule ses tétons, elle devient encore plus nourricière.
L'expérience aussi joue un rôle important pour «l'apprentissage de mère», comme c'est le cas pour tous les primates, mais surtout pour l'espèce humaine. Pour des raisons profondément liées à l'évolution, les réponses maternelles de la femelle humaine sont dépendantes du contexte social et particulièrement du soutien qu'elle va recevoir au non. On observe que les femelles humaines ont besoin d'un soutien plus important que tout autre mammifère. Et il ne faut pas oublier que bon nombre des femmes«abandonnantes» sur lesquelles Badinter a disserté de manière très virulentes, ces mères qui au XVIIIème siècle donnaient leurs enfants à de vagues nourrices, étaient éloignées de leur bébé juste après la naissance. On ne laissait presqu'aucune d'elles s'occuper de son nourrisson.
De plus, si vous envisagez la longue histoire de l'évolution humaine comme une sorte de coopérative de maternage - qui incluent pères, mères, oncles, grands-mères, frères et sœurs plus âgés- où chacun aide la mère à s'occuper du petit et à le nourrir, vous réalisez qu'une mère qui manque d'un tel support social n'a aucune chance d'élever ses enfants avec succès. L'abandon à la naissance était donc une réponse parfaitement naturelle pour les femmes privées de soutien. Proclamer que ces femmes n'ont pas d'instinct maternel parce que dans de telles conditions - arrachement du bébé à la naissance et manque de soutien- le lien avec l'enfant ne s'est pas mis en place, c'est mal interpréter les réalités biologiques complexes de l'amour maternel et l'ambivalence de l'espèce humaine.
BibliObs. - Elisabeth Badinter et vous êtes toutes deux féministes. En quoi votre féminisme est-il différent du sien?
Sarah B. Hrdy.- Je ne connais pas suffisamment l'œuvre d'Elisabeth Badinter pour faire une analyse de ses thèses, aussi vais-je simplement vous parler des miennes. Pour moi, le féminisme est synonyme d'égalité des chances pour les deux sexes - à cet égard, il s'agit simplement d'un prolongement de la démocratie. Le mot «féministe» ne prend une connotation politique que lorsque s'exercent des forces qui tendent à réduire l'égalité des chances pour les femmes ou à les discriminer - comme cela a été le cas en Occident pendant des siècles et comme c'est toujours le cas dans d'autres cultures.
Dans un contexte scientifique, le féminisme prend une importance toute particulière dès lors que l'on sait que les pressions sur les femmes liées aux théories darwiniennes n'ont pas été prises en compte pendant bien longtemps. On prenait pour postulat que toutes les femmes seraient mères, que toutes les mères élèveraient autant d'enfants que possible et que toutes les femmes étaient des créatures passives, dénuées de facultés stratégiques, qui avaient évolué simplement pour produire et allaiter des bébés.
Au passage, je trouve passionnant que l'un des premiers théoriciens de l'évolution à commenter combien les effets de la sélection sur les femmes étaient ignorés ait été une Française, Clémence Royer, traductrice deDarwin. Mais à cette époque, ses contributions peuvent se résumer en une formule: un prêche dans le désert. Clémence Royer a été complètement marginalisée, puis oubliée. Cent cinquante ans plus tard, lorsque j'ai commencé à étudier l'évolution des primates, j'ai considéré comme partie de mon travail d'étendre et corriger les théories de Darwin en décrivant les stratégies de reproduction des femelles autant que celles des mâles. Dans ce sens, ma sensibilité féministe a simplement fait de moi une meilleure scientifique.
De nombreux chercheurs se méfient de la sensibilité féministe parce qu'ils confondent féminisme et préjugés en faveur des femmes. Le travail d'un bon scientifique est de mettre en question et tester constamment les hypothèses de travail et d'utiliser des méthodes d'observation et de statistiques pertinentes afin de déceler ces influences éventuelles.
Les préjugés en faveur des hommes dans la théorie darwinienne de l'évolution, je peux vous le dire, étaient particulièrement flagrants. Elisabeth Badinter a très bien perçu cela. Les préjugés sur les mères et le rôle des femelles dans le processus d'évolution devaient être à tout prix identifiés et remis à plat. Je suis très fière de pouvoir le dire aujourd'hui, beaucoup des préjugés qui ont heurté et affecté Clémence Royer ont été rectifiés. Après tout, c'est en cela que réside le salut de la science, comparée, disons, à la religion ou à d'autres conceptions du monde: la structure de la science implique qu'elle se corrige elle-même. Les scientifiques adorent corriger les erreurs des autres.