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le «modèle» France Telecom pour les fonctionnaires

H.Germani, H.Marcy - CFE-CGC/UNSA | Mercredi 24 Février 2010 à 11:14


Le Gouvernement veut imposer la mobilité des fonctionnaires, les récalcitrants pourront se faire licencier. Pour Hélène Germani et Hélène Marcy de la CFE-CGC/UNSA de France Télécom-Orange, cette réforme risque d'entraîner les mêmes dérives qu'au sein de l'opérateur téléphonique.


Les organisations syndicales ont boycotté le Conseil Supérieur de la Fonction Publiqueprévu le 11 février dernier, lors duquel le Ministre de la Fonction Publique devait leur présenter le décret relatif à la réorientation professionnelle, en application de la loi du 3 août 2009 relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique, et plus particulièrement de l’article 7, qui modifie la loi du 11 janvier 1984.

Les raisons de leur colère ont été assez largement relayées par la presse. Dans 
Le Figaro du 2 février, on peut notamment lire :
« 
[Le décret] prévoit qu'un fonctionnaire dont l'emploi a vocation à être supprimé doit être réorienté professionnellement. Et, s'il refuse successivement trois affectations, il sera mis en disponibilité - sans travail, ni salaire, ni droits aux indemnités - ou en retraite d'office. Une fois en disponibilité, l'agent qui refuserait à nouveau trois postes en vue de sa réintégration sera considéré comme «démissionnaire» et pourra être licencié. 

Problème : le décret ne précise pas de périmètre géographique maximum au delà duquel l'agent a le droit de refuser une affectation. Rien non plus sur le secteur d'activité. D'où la crainte des syndicats, très critiques sur le dispositif, que les postes proposés soient volontairement inadaptés, trop éloignés du domicile ou trop différent des précédents métiers effectués, afin de pousser certains agents vers la porte de sortie ».

LA RÉDUCTION DES EFFECTIFS EN TOILE DE FOND
Il est également à noter que pendant sa période de réorientation professionnelle, le fonctionnaire pourra se voir confier des missions temporaires, d’une durée de trois mois maximum, sans aucune précision sur le périmètre concerné par ces missions.  

Des mesures particulièrement dangereuses dans un contexte de réduction volontariste des effectifs de la fonction publique d’État. Si le Ministre se défend en rappelant qu’un dispositif similaire existe dans la fonction publique territoriale et «
 n’a jamais donné lieu aux dérives mises en avant par les opposants à la loi sur la mobilité », il convient cependant de noter que le contexte est sensiblement différent : l’objectif du gouvernement est de réduire les effectifs de la fonction publique d’État, ce qui n’est pas forcément le cas dans la fonction publique territoriale.
 
Et c’est bien l’association de ces nouvelles dispositions sur la mobilité des fonctionnaires avec la politique de réduction drastique des effectifs qui pose problème. D’autant qu’elle est réalisée de manière purement dogmatique, et sans réflexion préalable sur les besoins de chaque administration. La Cour des Comptes elle-même le note dans son 
rapport de décembre 2009, fustigeant également un recours excessif à l’externalisation.

INDIVIDUALISATION FORCENÉE
Considérant que le secteur des télécommunications devait obéir aux lois du marché,  l’État a décidé le changement de statut de France Télécom, d’abord en établissement privé industriel et commercial (1991), puis  en société anonyme, avec introduction en Bourse en 1997. Et c’est désormais un truisme de le rappeler : la réduction des effectifs est toujours bien accueillie par les marchés boursiers. 
 
Chez France Télécom, on a mixé les fermetures de sites associées à la mobilité forcée, et la mise en place de méthodes de management basées sur une individualisation forcenée soumise de surcroit à des objectifs inatteignables, dégradant très gravement les conditions de travail, pour inciter les gens à quitter l’entreprise par tous les moyens.

Harcelés plus qu’incités à se trouver des postes ailleurs, certains de ceux qui ne pouvaient bénéficier de ces dispositifs ont tenté leur chance dans... la fonction publique d’État ou territoriale (on comprend bien désormais que ces portes se referment !), ou dans l'essaimage plus ou moins volontaire.

UN CHOIX IMPOSÉ
Pour ceux qui souhaitaient rester dans l’entreprise, ou qui parfois n’avaient pas d’autre choix compte tenu de leurs compétences spécifiques (beaucoup de techniciens spécialisés dans les télécommunications) et du marché de l’emploi correspondant(1), l’entreprise a utilisé… la règle des trois postes « proposés », mais en réalité imposés ! 

Envoyés parfois à plus de deux heures de trajet de leur domicile, sur des postes sans rapport avec leurs compétences (sans même parler de leurs appétences) professionnelles, les personnels fonctionnaires, soumis au « devoir d’obéissance », ne pouvaient pas refuser ces mobilités, sous peine de se retrouver in fine en faute professionnelle passible d’une radiation, c'est-à-dire… d’un licenciement.
 
Des mobilités forcées et la culture « du chiffre ». Plusieurs milliers de personnes se sont ainsi retrouvées sur des emplois non souhaités, sans formation suffisante pour assurer leur reconversion, et dans des conditions de travail de plus en plus éprouvantes : des objectifs perpétuellement revus à la hausse tandis que les moyens pour les atteindre étaient revus à la baisse, des méthodes tayloristes retirant toute initiative au personnel, et une évaluation individuelle d'autant plus violente que rien n’était négociable pour l’individu sommé de s’aligner en permanence sur le score des meilleurs.

De telles méthodes sont d’autant plus destructrices qu’un fonctionnaire s’est engagé pour une mission de service public. Dans la police, il s’agit de servir et protéger les citoyens. Pour les fonctionnaires de la justice, de faire appliquer la loi de manière équitable. 

Chez France Télécom, la mission de service public consistait dans le développement des télécommunications au service des citoyens, avec des objectifs de qualité de service et une péréquation tarifaire permettant à chaque foyer de bénéficier du même service au même tarif, qu’il habite en plein cœur de Paris ou dans un hameau d’Auvergne.

TOUJOURS PLUS
Lorsqu’on impose à ces fonctionnaires de ne plus raisonner qu’en objectifs quantitatifs, quitte à faire des ventes forcées pour atteindre le quota, ou à bâcler le service après-vente parce qu’on ne doit pas passer plus de trois minutes au téléphone avec chaque client, sous peine de se faire instantanément rappeler à l’ordre par un responsable de plateau d’appel, on les met dans une position intenable. On interdit tout accès au sentiment de « travail bien fait », pourtant essentiel au maintien de l’estime de soi, indispensable à  tout individu en situation professionnelle.

Des « 
missions » mal gérées conduisant les personnels dans un « no mans land ». Chez France Télécom, on a également exploité le principe des « missions temporaires », proposées aux personnels dont le poste a été supprimé suite à une réorganisation ou à une fermeture de site. Les personnes concernées se retrouvent ainsi « prêtées » à un autre service, pour remplir une mission qui ne correspond pas forcément à leurs compétences, sur laquelle on ne prend pas la peine de les former – pas rentable compte-tenu du caractère temporaire de la mission. 

Littéralement « à cheval » entre deux équipes, sensé être piloté par le service prenant qui souvent n’a pas le temps de le faire correctement, mais toujours rattaché à son équipe d’origine sans pour autant en partager le quotidien et les projets, l’individu « en mission » est régulièrement confronté à l’isolement, voire à des tracasseries kafkaïennes lorsqu’il s’agit de gérer la prise en charge de frais de déplacements professionnels, son entretien d’évaluation et l’attribution de ses primes d’objectifs, ou la validation de ses congés. 

Parfois reconduit de mission en mission, il peut finir par être totalement « oublié » dans cet entre-deux, trop accaparé par sa mission pour pouvoir se consacrer à la recherche d’un poste pérenne, personne ne s’occupant par ailleurs de lui en proposer un.
 
Des principes aujourd’hui clairement identifiés comme des facteurs majeurs de risques psycho-sociaux
Les premières conclusions de l'audit Technologia, auquel 80% des personnels de France Télécom ont répondu au dernier trimestre 2009 – un taux de participation jamais vu pour une enquête en entreprise – sont sans appel. 

Ces techniques de management, associant les mobilités forcées, l’absence d’accompagnement, la suppression des marges de manœuvre individuelles, et le productivisme basé sur les seuls indicateurs chiffrés, sont bien la cause de l’intense malaise des personnels de l’entreprise. Perte de fierté (96% étaient fiers de travailler chez France Télécom, ils ne sont plus que 39%), dégradation de la santé physique et psychologique, dégradation des relations de travail conduisant à isolement des individus : autant de phénomènes qui peuvent conduire jusqu’au désespoir et au suicide, comme on l’a malheureusement constaté.

FRANCE TELECOM, UN LABORATOIRE
Après la stupeur lorsque les organisations syndicales ont levé le tabou des suicides, et quelques dérapages médiatiques dans l’interprétation qu’il convenait d’en donner, la société civile comprend désormais que le « cas » France Télécom est malheureusement emblématique de dérives dans le pilotage de beaucoup d’entreprises. Mais aussi du service public, qu’on veut aujourd’hui aligner sur les mêmes règles de fonctionnement, au prétexte qu’elles seraient plus efficientes.

Par son histoire, la composition de ses personnels et les méthodes de gestion adoptées, entièrement centrées sur la recherche du moindre coût afin d'optimiser la rentabilité financière de court terme, France Télécom constituait en effet un parfait laboratoire pour tester la transformation accélérée d’un service public d’État en entreprise privée 100% soumise aux lois du marché.

Si la réussite financière a pu un temps faire illusion, la souffrance au travail infligée aux personnels de l’entreprise par l’application de méthodes productivistes et proprement inhumaines a brutalement éclaté l’été dernier. Et le « laboratoire de la transformation » a finalement été requalifié en « laboratoire social du pire »

Les organisations syndicales ont raison de vouloir fixer des limites à la mobilité. A France Télécom, elles s'attachent s'attachent aujourd'hui à faire spécifier des limites contraignantes dans les accords d'entreprises, pour que les mobilités imposées par l'entreprise deviennent l'exception, et que l'impact sur les personnels concernés soit strictement limité. L'expérience montre que tout doit être spécifié explicitement dans les textes. 

Car l'État ou les entreprises ne se comportent pas différemment des individus dans l'application des règles : tout ce qui n'est pas interdit est réputé être autorisé, et personne ne se prive d’en user quand cela l’arrange. Quelles limites se fixera l’État alors que son objectif premier est la réduction des effectifs, comme c’était le cas chez France Télécom ?

ET LE BIEN-ÊTRE BORDEL ?
Seul un projet fédérateur permet de piloter et de réformer efficacement. Lorsque la crise sociale a démarré chez l’opérateur historique, l’État a indiqué qu’il serait très attentif aux mesures prises pour l’endiguer, et a dans le même temps renforcé sa « croisade » pour la signature d’accords sur la prévention du stress.
 
Dans le même temps, le Ministre de la Fonction publique met en place un décret qui ouvre la porte à des pratiques très fortement génératrices de stress... sans même parler de la remise en cause d'un caractère fondamental du statut de fonctionnaire, qui constituait un élément clef du « pacte social » entre l'État et ses fonctionnaires, et persiste à vouloir appliquer des règles purement comptables au service public. Un dogme qui pourtant montre de plus en plus ses limites : la réduction des effectifs et la « culture du chiffre » ne peuvent constituer un projet d’entreprise. Encore moins un projet de société

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